Le néflier... une histoire de culs

Publié le par Annick Boidron

C'est un titre racoleur, c'est vrai, mais vous allez voir qu'il est parfaitement justifié.

Hier, j'ai encore reçu une jolie enveloppe. Je l'ai ouverte : elle contenait quelques grosses graines. Ah oui, c'est vrai, j'avais demandé des graines de néflier à Catherine dans le cadre du SOL. J'avais complètement oublié ! La surprise n'en est que meilleure.

Merciiiiiiiii Catherine, ces graines m'ont fait découvrir bien des choses sur le néflier

Merciiiiiiiii Catherine, ces graines m'ont fait découvrir bien des choses sur le néflier

Mais ça se sème comment, un néflier ? Les premières indications trouvées ne sont pas très encourageantes : les graines sont parfois vides car non-fécondées, le taux d'échec est élevé voire égal à 100%, il faut les tremper avant le semis dans de l'acide...sulfurique ! ... Du calme !

Laisser le temps faire son œuvre

Le néflier est un arbre et un arbre a besoin de temps pour germer et pousser, c'est comme ça ! En cherchant un peu, j'ai appris qu'il avait besoin d'une alternance de périodes froides et chaudes pour germer : un hiver, suivi d'un été, puis encore un autre hiver.... (1) Alors, je ne vais pas risquer mes cinq graines à les "scarifier", ni les laisser tremper dans un quelconque acide : je les ai simplement mises dans un pot...

Le néflier... une histoire de culs

... que j'ai déposé au Nord de la maison où il restera quelques années. Et peut-être qu'un jour, dans deux ans, trois ans ou plus... j'aurai la joie de découvrir un petit bébé néflier.

Contre le mur, sous les épimédiums, mais pas dans l'obscurité. Sans oublier un petit grillage anti-rongeurs.

Contre le mur, sous les épimédiums, mais pas dans l'obscurité. Sans oublier un petit grillage anti-rongeurs.

C'est quoi cette histoire de culs ?

C'est la première info non-botanique que l'on trouve en faisant une recherche sur le néflier :  celui-ci porte le nom populaire de cul-de-chien. C'est que nos ancêtres étaient observateurs et friands d'une bonne partie de rigolade. Je les imagine bien en train de se marrer sous un néflier, faisant assaut de plaisanteries, toutes plus fines les unes que les autres.

Je n'ai pas (encore) de nèfles à photographier dans le jardin, aussi je vous propose cette photo de wikipedia (2) afin que vous puissiez comprendre pourquoi nos ancêtres appelaient les nèfles des "cul de chien"

Je n'ai pas (encore) de nèfles à photographier dans le jardin, aussi je vous propose cette photo de wikipedia (2) afin que vous puissiez comprendre pourquoi nos ancêtres appelaient les nèfles des "cul de chien"

Un peu de littérature...

Mais on ne va pas s'arrêter en si bon chemin. Imaginez : nous sommes à Londres, à la fin du 16e siècle, dans un théâtre élisabéthain. C'est la première de Roméo et Juliette. Sur la scène, Mercutio est en train de faire enrager Romeo à propos de son amour pour Rosaline :

Shakespeare, Roméo et Juliette, open arse

Et là, soudain, la salle se met à hurler de rire... Mais qu'y a-t-il donc de si drôle ?

Schéma d'une salle de théâtre au temps de shakespeare. (Image libre de droits)

Je vous traduits ça à mon idée (pourvu qu'aucun spécialiste de Shakespeare ne me lise jamais car ils se disputent entre eux sur la traduction !)

Si l'amour est aveugle, l'amour manquera sa cible,
Maintenant, il (Roméo) voudrait être assis sous un néflier,
Et il aimerait que sa maîtresse soit ce genre de fruit,
Comme les filles appellent les nèfles quand elles rient entre elles,
Ah Romeo, si elle l'était, ah si elle l'était,
Un et-cetera ouvert et toi une poire de Poperinge.

Bon, vous ne riez toujours pas ? Vous allez comprendre : là où les Français voient un cul de chien, les anglais voient un cul ouvert. En anglais, open-arse : c'est le nom populaire de la nèfle outre-manche. Mercutio ne prononce pas le mot arse mais chaque spectateur sait parfaitement à quoi il faitt allusion avec son open et-cetera (3). Et une poprin pear, alors ? C'est une poire de Poperinge, en Flandre, dont la forme évoque (ce n'est pas moi qui le dit) un pénis et un scrotum(4). On comprend mieux pourquoi, dans certaines versions, ce passage a été censuré !

Un fruit qui se mange pourri... et une analogie de mauvais goût

On ne dit pas "pourri", on dit "blet", mais avouons que c'est du pareil au même :  ce n'est que lorsqu'elle a bien gelé et que la dégradation de sa chair a commencé que l'on mange les nèfles... si on en a envie. Elle a alors perdu son côté astringent. Enfin ça, c'est ce qu'on dit car, selon le souvenir que j'ai des quelques nèfles goûtées dans mon enfance, ce fruit n'est jamais vraiment bon !

Source de l'image: wikipedia (voir références note 5)

Source de l'image: wikipedia (voir références note 5)

Un fruit qui fait penser à un "cul" et qui se mange pourri, vous pensez bien que ça attise l'imagination. Ce qui nous vaut, par exemple, cette citation charmante :

Women are like medlars - no sooner ripe but rotten

The Honest Whore pièce de Thomas Dekker

Ce qu'on peut traduire par "les femmes sont comme des nèfles : à peines sont-elles mûres qu'elles sont déjà pourries". Bon, c'était en 1604. Depuis, on ne pense plus comme ça...

Retour en France : l'année des grosses mesles

C'est certain, si vous avez atteint un âge... on va dire mûr, vous avez dû lire des textes de Rabelais, si pas les bouquins entiers. Mais vous souvenez-vous de la généalogie de Pantagruel ? Hé bien, ce qui explique son gigantisme, c'est la consommation immodérée de nèfles par ses lointains ancêtres. Enfin, pas n'importe quelles nèfles. Mais je laisse Rabelais vous raconter ça (en français moderne avec quelques coupures). Les nèfles sont appelée mesles, leur nom ancienl.

Peu après qu’Abel fut occis par Caïn, son frère, la terre imbue du sang du juste fut si fertile, pendant une certaine année, en toutes espèces de fruits qui sont produits de ses flancs et particulièrement en mesles, qu’on l’appela de toute mémoire l’année des grosses mesles : car les trois suffisaient pour parfaire le boisseau.
(...)
Faites votre compte que le monde mangeait volontiers desdites mesles ; car elles étaient belles à l’œil et délicieuses au goût.
(...)
Mais des accidents bien divers leur advinrent : car à tous leur survint une enflure bien horrible ; mais pas à tous dans le même endroit...

François Rabelais Pantagruel CHAPITRE Ier De l’origine en antiquité du grand Pantagruel - 1533

Illustration de l'enfance de Pantagruel par Gustave Doré (image libre de droits)

Les analystes ont fait la relation entre la pomme, fruit noble, d'Adam et Eve, et les grosses mesles, fruits grotesques, dévorés par les ancêtres de Pantagruel. C'était bien dans le style de Rabelais, de se moquer ainsi. Mais bizarrement, personne n'a l'air de faire le rapport entre ce fruit et sa ressemblance avec un trou-de-balle. Je soupçonne Rabelais, qui aimait bien les allusions de ce genre, d'y avoir pensé, lui.

Mais c'est une idée qui n'engage que moi et qui ne vaut pas grand-chose... des nèfles, quoi !

Un proverbe Wallon

Autrefois, les néfliers étaient bien plus répandus chez nous qu’aujourd’hui. On en trouvait notamment dans les haies servant à délimiter les prés. Les nèfles étaient récoltées après les première gelée et mises à "blettir" sur de la paille... pour être mangées avec les noisettes et les noix à Noël. Ce n'était pas gagné d'avance mais...

Avou l'argein, l'tein et de strein, le mess mawrihet

Traduction : avec de l'argent, du temps et de la paille, les nèfles mûrissent ! (6)

Vous aurez remarqué que le Wallon, qui a les pieds sur terre, n'a pas oublié l'argent.

Et vous ?

Avez-vous déjà goûté les nèfles ? Qu'en pensez-vous ? Peut-être en faites-vous pousser dans votre jardin ? Avez-vous des conseils sur les variétés, les modes de culture et... le semis ? Ou de bonnes adresses pour en acheter ? Je compte sur vous et je vous souhaite à tous et toutes une excellente journée.

Et encore merci pour les graines.

Les sources

(1)

File:Medlar pomes and leaves.jpg. (2017, December 25). Wikimedia Commons, . Retrieved 08:34, février 26, 2018 from https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Medlar_pomes_and_leaves.jpg&oldid=274378920.

(3)  shakesyear words, words, words, Romeo and Juliet: Mercutio’s Misogyny, consulté le 26/02/2018. URL : https://shakesyear.wordpress.com/2011/06/20/romeo-and-juliet-mercutios-misogyny

(4) Norman Blake, Norman Francis Blake Shakespeare's Non-Standard English: A Dictionary of His Informal Language, A&C Black, 22 août 2006.

(5) Photo de nèfles blettes : File:Mespilus germanica 01.jpg. (2016, November 26). Wikimedia Commons, . Retrieved 11:08, février 26, 2018 from https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Mespilus_germanica_01.jpg&oldid=220125578.

(6) Laurent Remacle, Dictionnaire wallon-français, Volume 2, P.-J. Collardin, 1843

 
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Commenter cet article

Sophie 28/04/2018 23:10

Bonsoir, ce qui est super bon c'est la gelée de nèfles :-) Bon week-end

Agnès - Esprit Laïta 09/04/2018 12:42

J'adore les nèfles! un de mes fruits préférés mais malheureusement pour qu'ils deviennent blet , il faut qu'il gèle sinon ils pourissent directement et c'est pas bon! et ici, il gèle de moins en moins souvent en novembre. Je ne savias qu'on pouvait les faire pousser par graines. Je pensais que seul le greffage permettait de le reproduire.

Nonette 03/03/2018 08:55

Quel bel article pleins de richesses. Je l.ai partagé avec mon mari qui est anglais, il n.avait bien sûr jamais entendu parlé des « open arses », merci Annick pour cette belle lecture. Maintenant je veux planter un néflier dans mon jardin.bon week-end..à bientôt

Michel 28/02/2018 10:42

Article très intéressant comme d'habitude, j'ai un néflier au jardin issu d'un rejet d'un arbuste d'une haie sauvage de mon quartier. Je l'ai planté pour l'incorporer dans une haie sauvage constituée d'aubépines, pruneliers, bourdaines, sureaux, noisetiers, viornes ....
J'ai goûté le fruit mais bof, bof comme tu dis, déjà l'aspect pourri n'est guère appétissant
J'ai tenté également de planter l' "autre" néflier, erybothria japonica, 2ème essai car très limite au niveau rusticité mais j'ai choisi l'endroit le plus abrité et le plus chaud de mon serre contre ma serre sur une butte à l'abri des vents d'est, on verra bien (celui-ci est issu d'un noyau d'un fruit poussant sur un arbre d'un parc liégeois), ce fruit était délicieux (rien à voir avec ce qu'on peut acheter sur les marchés), très proche du kaki "sharon" par son côté sucré et croquant .
Aussi non, je connais un site hyper-spécialisé dans les petits fruits : http://www.proeftuin.eu/ au cas où...

Annick Boidron 28/02/2018 14:52

Bonjour Michel, Je vais aussi rechercher des rejets de néflier sauvage, on m'a dit qu'il y en avait encore dans la région... je vais tout de même attendre qu'ils aient des feuilles. Moi aussi, c'est pour les incorporer dans la haie. Autrefois, il y en avait un assez grand dont les fruits étaient immangeables, blets ou pas ! Mais ça fait quelques années que je ne l'ai plus vu ! Alain me dit qu'il est toujours là, mais vas-t-en reconnaitre un néflier sans les feuilles ! ON verra ça au printemps. Merci pour le site : je ne comprends pas grand-chose vu que je ne connais pas le néerlandais mais j'ai regardé les images : j'ai des choses que je ne connaissais pas... J'ai déjà goûté des fruits de néflier du japon, je crois que c'était en Sicile : je n'ai pas vraiment adoré. MAis il y a peut-être plusieurs variétés. Merci pour ton commentaire et à bientôt

Rahir Pascale 28/02/2018 08:28

Morte de rire ! Mais bon j'ai jamais goûté les nèfles. Merci pour ce beau moment de fine littérature !

Annick Boidron 28/02/2018 14:53

Hé hé ! Je me rends bien compte que je n'ai pas vraiment plaidé pour les nèfles et pourtant, j'aimerais tant en avoir à nouveau sur le terrain. Bonne journée/soirée

Sylviane 26/02/2018 19:54

Jamais goûtė de nèfles, mais me suis regalée de ton article

Annick Boidron 16/03/2018 09:32

HA, elles sont bonnes ! Tu ne connaîtrais pas la variété, par hasard. Merci pour l'info en tout cas.

Francine 15/03/2018 23:49

Il y a un très beau et haut néflier dans la cour (à Paris). J’ai déjà goûté les nèfles. Elles sont bonnes et juteuses.

catherine 26/02/2018 16:57

j'ai bien ri en te lisant, je n'ai pas de souvenirs précis, ni rien d'intéressant à t'écrire, donc, c'était juste pour te dire bonjour! et espérer que tu n'es pas trop frigorifiée!
ici à l'abri, mon thermomètre est monté à 10°C, mais le vent donne un ressenti plus frais!
le travail au jardin attendra..
bonne soirée

Annick Boidron 28/02/2018 14:56

OUi, ici, ça fait un moment qu'il attend... et moi aussi. Bisous

Elise 26/02/2018 15:52

EH bien ! En voilà encore d'intéressantes informations !
J'ai dû goûter des nèfles quand j'étais petite, mais ça ne m'a pas laissé un souvenir impérissable.
Sauf que je confondais toujours nèfles et fênes ! Je ne savais jamais sans réfléchir qui était quoi ! :-p
Bonne continuation.
Elise

Annick Boidron 28/02/2018 14:58

Hello élise. Si un jour (lointain je crois) je récolte des nèfles, je te ferai goûter... Et les fênes, tu en as déjà mangé ? (je dis ça juste pour entretenir la confusion...) Bonne fin de journée

Isa maquinay 26/02/2018 15:43

On en a plante un l'automne passe deja trois a quatres petites nefles dessus pas vraiment de quoi preparer quoi que ce soit maintenant si tu as des recettes parce qu'effectivement en voyant les photos pas tres appetant ... Des que j'en ai en suffisance je partage
Isabelle

Annick Boidron 28/02/2018 15:06

Bonjour Isabelle, je n'ai jamais cuisiné les nèfles mais il parait qu'on fait de bonnes gelées (ça ne doit pas être une petite affaire s'il faut enlever les peaux, pépins etc... ). J'aime bien ses fleurs, note. ça compense.